Marta Guemes ou l’appel de la mer, plus fort que tout

Cet article a été rédigé par Manon LOUBET, pour l’association FAMABOR, et posté le 17-02-2021

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 Rubrique : Portrait de Femmes-Marins 


Originaire des Îles Canaries, Marta Guemes a découvert son appétence pour la voile sur le tard. Mais aujourd’hui, elle en a fait sa vie. Parcours d’une passion sans faille, parfois semée d’embûches.

Boucles noires et regard pétillant, Marta Guemes, 34 ans, vit à La Rochelle depuis quelques mois. « Mais je suis en France depuis longtemps, assure-t-elle avec son accent chantant. J’ai quitté les Îles Canaries, là où j’ai grandi, pour venir faire mes études d’ingénieure à Lyon. » Et depuis, elle a adopté un quotidien à la française. D’abord, après ses études, elle a trouvé du travail à Grenoble, dans le monde du traitement de l’eau.

Un coup de foudre

« J’ai découvert la voile sur le tard, un peu par hasard, lors d’un voyage en Nouvelle-Zélande. Je suis montée sur un bateau pendant trois jours », raconte-t-elle. Et là, c’est littéralement le coup de foudre.

« J’avais adoré et je voulais absolument en refaire mais quand j’ai regardé les prix des stages de voile, j’ai vu que ça coûtait une blinde. Puis, j’ai entendu parler des Glénans par un pote de pote… » Et là, l’espagnole ne s’est pas posé 15 000 questions, elle a quitté son job et elle est partie un an en formation aux Glénans en 2013, en Irlande. « J’ai tout appris là-bas, aussi bien à entretenir les bateaux qu’à être autonome sur l’eau », assure-t-elle.

Puis, après cette année intense, l’intrépide espagnole reprend son travail à Grenoble, enchaîne les voyages et navigue dès qu’elle peut. C’est seulement en juin 2015 que Marta découvre le monde de la course, lors d’une régate d’entreprise. « C’est là que je me suis rendue compte que si j’avais l’impression d’avoir fait le tour dans la croisière, je n’y connaissais absolument rien en course. Cela n’avait rien à voir, j’ai compris qu’il y avait une autre façon de naviguer », semble-t-elle s’étonner encore.

Le virus de la Mini-transat

C’est aussi lors de cette régate qu’elle discute sur un ponton avec un certain Tanguy Le Turquais de la Mini-transat. « Il préparait la Mini pour la deuxième fois, il m’a tout raconté, je trouvais ça absolument génial et je voulais déjà le faire. Mais je lui disais que pour traverser l’Atlantique sur des petits bateaux de 6,50 mètres, en solo, il fallait être né dans la voile, sinon, c’était impossible… »

Tanguy Le Turquais lui assure que non. « Il me disait que même des gens qui ne savaient pas virer de bord se lançaient dans la Mini ! Il me parlait de sa copine qui préparait la Mini aussi, qui n’était autre que Clarisse Crémer… J’ai senti que c’était possible, même si, aujourd’hui, je sais que Tanguy avait carrément exagéré ! »

Il n’en a cependant pas fallu plus pour que, trois mois plus tard, Marta se rende en Bretagne, pour acheter un Mini. « Je n’y connaissais rien, c’était n’importe quoi. J’ai pris celui qui avait l’air le plus blanc et qui me semblait le plus nickel, mais franchement j’en savais rien du tout. Je l’ai payé 33 000 euros et je l’ai ramené en Méditerranée. »

« J’étais nulle, mais nulle… »

La jeune femme s’inscrit au pôle de la Grande Motte, tout en continuant de travailler à Grenoble. « Je me suis entraînée là-bas mais j’étais nulle, mais nulle, c’était terrible ! Et au pôle, on ne savait tous pas vraiment régater, ça n’aidait pas… Il faut savoir que j’ai confondu pendant longtemps le gennaker et le spi medium », souligne-t-elle en éclatant de rire.

De régate en régate, Marta progresse tout de même, avant de s’inscrire au pôle de La Rochelle « où il y avait un meilleur niveau ». Elle négocie une partie de ses heures de travail avec son employeur à Nantes, pour pouvoir s’entraîner le plus souvent possible. « Ma vie était partagée entre Grenoble, La Rochelle et Nantes, c’était intense. »

L’incroyable aventure de la Mini-transat

Puis, c’est le grand départ pour la Mini-transat en septembre 2017, du port de La Rochelle. Une expérience incroyable que Marta raconte tellement bien en vidéo :

Une course que Marta a fait pour elle, pour relever un incroyable défi. Un challenge qu’elle a réussi avec talent puisqu’elle est arrivée 33e sur 56 concurrents, alors qu’elle s’est déroutée pour venir en aide à une de ses camarades de course, qui avait des problèmes de safrans.

Puis, peu de temps après l’expérience de la Mini-transat, Marta décide d’arrêter son travail d’ingénieure à Grenoble pour se lancer corps et âme dans la voile. « La Mini, ça m’a quand même pas mal chamboulée. Je suis partie sur un super projet, des expéditions en bateau dans le nord avec Ocean peak, et j’encadre des séjours sportifs de rupture pour adolescents en grande difficulté avec de la voile et de l’escalade. C’est génial, j’adore ce que je fais », assure la trentenaire, qui semble plus qu’enjouée par son nouveau métier.

« Quand t’es une fille, c’est pas si simple »

Marta Guemes n’a cependant pas percé dans la régate et la course au large. Ce n’est pourtant pas faute d’en avoir envie. « Je pensais que la Mini allait m’ouvrir des portes, mais non ! En tant que fille, soit tu fais tes propres courses en solitaire, tu montes tes propres projets ou tu fais des courses en équipage féminin, mais sinon, c’est très rare qu’on te propose des plans… »

Marta a tout de même voulu refaire de la régate quand elle a repris son boulot dans le sud, juste après la Mini-transat. « Quand je suis partie faire la Mini, c’était pour moi, pour mon projet mais c’était aussi pour montrer de quoi j’étais capable. Car quand t’es une fille, dans ce milieu, c’est pas si simple. »

Seulement, la traversée de l’Atlantique en solitaire sur un bateau de 6,50 mètres en course ne semble pas suffire à prouver son bon niveau. « Quand j’ai repris la régate en équipage, juste après la Mini, certains avaient beaucoup moins d’expérience que moi mais ils continuaient à me gueuler dessus, à me donner des ordres et n’écoutaient même pas mon avis. Alors, à terre, à chaque fois qu’on parlait de la Mini, ça y allait du ‘Marta, c’est génial ce que tu as fait’, ‘c’est super’, blablabla, mais dès qu’on était sur l’eau, c’était reparti… »

Même si les quotas, « c’est limite dégradant, je suis pour »

Alors, même si elle trouve cela « limite dégradant », elle est pour imposer des quotas dans les courses. « Ce serait quand même dommage qu’on m’appelle juste pour les histoires de quotas, ce serait tellement bien qu’on nous appelle pour nous vraiment, pour notre expérience de marin. Mais je crois que c’est malheureusement une mesure nécessaire pour que ça change. »

Pour elle, le stéréotype du marin qui doit avoir de la force et être très physique a encore la vie dure. « On ne m’appelle pratiquement jamais pour des convoyages par exemple, alors que j’ai plein de copains qui ont la même expérience que moi qu’on appelle tout le temps. Une femme à la barre, les propriétaires ne font pas confiance », déplore-t-elle.

Marta ne veut cependant pas faire de généralités. « J’ai eu aussi de supers expériences en tant que cheffe de bord avec Ocean Peak. Mais c’était des gens que je connaissais déjà, alors peut-être que ça joue, je ne sais pas. Mais clairement, quand tu es une femme sur un bateau, trouver sa place, ce n’est pas facile. »

La vraie différence entre les garçons et les filles : les règles !

Cependant, malgré ces constats, Marta n’est pas très à l’aise avec la mise en avant des navigatrices dans les médias. « Pendant la Mini-transat, on était huit filles à participer et on nous mettait toujours en avant, c’était bizarre. Cela déclenchait des jalousies et en plus, on nous posait des questions du type : quelle est la différence entre une femme et un homme à bord d’un bateau ? Je me demandais ce qu’il fallait répondre… Je fais mes boucles avant de me maquiller ? » (Rires)

L’espagnole au franc-parler n’hésite pas alors à répondre à un journaliste ce qui est, selon elle, la « vraie » différence qui existe entre une femme et un homme à bord : les règles. « C’est un sujet tabou. On ne parle jamais de ces filles qui sont toutes sous hormones pendant la Mini-transat pour ne pas avoir leurs règles… Je lui en ai parlé pendant longtemps, j’étais lancée sur le sujet et je trouvais important que ce problème soit souligné. Et malheureusement, le journaliste n’en a même pas mis une ligne ! »

Autre mauvaise surprise, lors du lancement de la Mini-transat, Marta a été présentée dans la catégorie féminine mais pas dans la catégorie « étranger ». « Cela veut donc dire que je suis plus une femme qu’une étrangère ? Je suis pourtant espagnole ! », s’étonne-t-elle. Toutes ces incohérences ne lui semblent pas aller dans le bon sens. « Le fait d’être mise en avant en tant que femme peut être gênant, même si je sais que cela peut être utile pour susciter des vocations et donner des modèles auxquelles les petites filles peuvent s’identifier. »

Une deuxième Mini-transat ?

Pour Marta, le sexisme qu’elle rencontre dans la voile n’est autre qu’un reflet de la société. « C’est pour cela que je pense que c’est vraiment dès le plus jeune âge qu’il faut intervenir, c’est de l’éducation dès tout petit. C’est là que ça se joue. »

Malgré les obstacles, avec sa fougue et son énergie débordante, l’Espagnole ne baisse cependant pas les bras. En attendant d’être invitée dans des courses en équipage, elle projette déjà de… refaire la Mini-transat ! « Quand ils auront changé le parcours et qu’on arrivera au Brésil, il y aura des nouveaux défis avec le Pot-au-noir… Cela me donne envie ! » On n’a donc pas fini d’entendre parler de Marta Guemes.

 

Le conseil à Hélène Clouet

Si Marta a un conseil à donner à Hélène Clouet, pour la préparation de la Mini-transat, en septembre 2021, « c’est d’en profiter un maximum, de toutes les galères comme de tous les bons moments. Les deux années passent vite et c’est une expérience assez unique ! ».

 

Manon LOUBET, pour l’association FAMABOR

 

 

 

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